Courant 2000 paraît au Japon le premier tome de ce qui deviendra l’une des séries à grand succès de Yazawa Ai (Nana), Paradise Kiss. Composé de 5 volumes, le manga retrace l’histoire Hayasaka Yukari, lycéenne préparant d’arrache pieds les concours d’entrée aux universités, et qui se verra par la suite déviée de son objectif par un groupe de lycéens stylistes mené par Jouji Koizumi (George) et grâce auquel elle découvrira sa vocation pour le mannequinat.

D’abord adapté en anime fin 2005, le manga se voit également transposé en long métrage durant l’année 2011 sous la direction de Shinjo Takehiko et avec pour tête d’affiche Kitagawa Keiko (Buzzer Beat) et Mukai Osamu (Atashinchi No Danshi).

Et c’est en grande pompe que démarre ce film rappelant sans aucun doute les teenage movies américains. Incroyablement stylisée, l’œuvre s’ouvre sur un plan en hauteur de la ville tokyoïte pour ensuite la survoler, le tout porté par la très reconnaissableYui et son entrainante chanson, Hello, sur laquelle les personnages se dévoilent un à un. En somme, une ouverture diablement attrayante et moderne, prémices d’une œuvre captivante et agréable.

 

Une adaptation réussit dépend avant tout des personnages, qu’ils soient en effet fidèles ou non à l’œuvre d’origine, ils représentent de véritables icônes dont les lecteurs se font une idée bien précise au fil des volumes. Quel ne fut donc pas le défi à surmonter pour Shinjo Takehiko, qui avait pour devoir de trouver des acteurs au moins aussi charismatiques que les personnages de Yazawa Ai, le tout en les rendant le plus actuel et moderne possible puisque plus d’une dizaine d’années sépare le manga du film.

Il va sans dire que les deux personnages principaux, Yukari et George étaient les plus attendus au tournant de la part des fidèles lecteurs, et aussi surprenant soit-il, le résultat de l’adaptation s’en trouve quelque peu mitigé. Nous ne pouvons le nier, Kitagawaet Mukai sont de superbes acteurs, tant l’un que l’autre, et le réalisateur a sans doute fait le meilleur choix en leur confiant les rôles principaux d’une histoire de mode, de stylisme et d’élégance. Mukai Osamu est sans conteste l’acteur reflétant au mieux l’incroyable charisme que représente à lui seul le personnage de George. Haut en couleurs, fier, provocateur, intransigeant, passionné, le personnage méritait un comédien de charme, mêlant classe et extravagance, confiance en soi et douceur, Mukai Osamu livre une interprétation exquise et crève l’écran à lui seul durant la totalité de l’œuvre. Les lecteurs trouveront toutefois que le physique de l’acteur, et notamment l’absence des cheveux bleus caractéristiques du fort caractère de George et de son incroyable assurance soit quelque peu regrettable, marquant un manque de fidélité vis-à-vis du manga.

Kitagawa Keiko quant à elle, représente sans aucun doute la « Carrie » parfaite. Le personnage supposait en effet une actrice à la fois superbe, touchante, et drôle, prenant peu à peu assurance jusqu’à la fin du film, ainsi la mignonne Kitagawa deviendra par la suite une beauté fatale, véritablement majestueuse, littéralement à couper le souffle durant le défilé, au centre de l’adaptation cinématographique. Un autre bon point donc, pour Shinjo Takehiko qui a su trouver la perle rare en Kitagawa Keiko, qui, de plus, forme avec Osamu LE couple parfait, un couple qui fait rêver, habité par une attraction et une alchimie propres à la relation extrême voir violente entre Yukari et George dans le manga.

Mais outre le superbe couple au centre de l’œuvre, d’autres personnages, dont les amis stylistes de George, étaient grandement attendus de la part des lecteurs, et notamment Isabella. Concernant cette dernière, nous ne pouvons que souligner et féliciter l’incroyable prestation de l’acteur Igarashi Shunji (Hanazakari no Kimitachi e) pour lequel il n’a sans doute pas été facile d’entrer dans le personnage d’un travesti décadent et extraverti. Un bon point donc pour cette interprétation incroyablement fidèle tant physiquement que mentalement d’Isabella, personnage phare du manga. De leur côté, les adaptations d’Arashi (Kaku Kento,Ranma 1/2) et de Miwako (Oomasa AyaYamato Nadeshiko Shishi Henge) sont mitigés. Parfaits sur le plan des caractères, un Arashi extravagant, direct, froid et jaloux ; une Miwako mignonne, tendre et émouvante, ils sont toutefois quelque peu éloignés de leur version originale du manga sur le plan physique.Paradise Kiss

S’il est toutefois un personnage dont l’adaptation est ratée, cela est sans aucun doute celui de Hiroyuki (Yamamoto YusukeGTO: Great Teacher Onizuka). Charismatique et omniprésent dans le manga, assez même pour faire douter Yukari entre George et lui, il se trouve incroyablement futile voire totalement transparent dans l’adaptation cinématographique. Yamamoto, bien que le scénario lui infligeant cette adaptation du rôle, se voit alors être quelque peu décevant. De même pour le personnage de Kaori (Kato NatsukiHana Yori Dango), rivale de Yukari, qui dans le manga se trouve être touchante et timide, se transforme en une demoiselle extravagante à l’extrême dans le film, bruyante et presque insupportable, à croire que ces personnages collent à la peau de l’actrice.

Les personnages secondaires quant à eux décevront certainement plus d’un lecteur, à croire que le réalisateur se soit uniquement concentré sur les principaux protagonistes. Bien que mettant un minimum en scène les relations entre personnages, les secondaires, à l’instar des parents de George, de la mère ou du frère de Yukari, sont assez décevants. Les parents de George ne correspondent en effet que très peu au portrait que Yazawa a fait d’eux dans le manga, de même pour le petit frère de Yukari, enfin, sa mère pourrait être fidèle au manga si ses apparitions dans le film étaient plus nombreuses et développées, rappelons en effet qu’elle est un facteur indéniable dans le déroulement de l’histoire.

Ainsi, qu’ils soient plus ou moins fidèles au manga, les personnages de l’adaptation cinématographique visent avant tout un public adolescent, peut être même trop jeune pour avoir connu le manga à sa sortie dix ans plus tôt, celui-ci étant bien plus sérieux, violent, extrême. Quand l’anime lui, visait un public bien plus enfantin.

 

Toute l’infidélité d’adaptation du manga se joue alors sur cette différence de public visé, quand le manga s’adresse avant tout aux jeunes adultes, le film, lui, cherche à se frayer un chemin chez les adolescents.

Ainsi, bien que les relations entre personnages soient respectées, et notamment le passé commun, durant leur enfance, de certaines protagonistes, celles-ci ne sont que très peu développées, format film oblige. Incroyablement complexes et omniprésentes dans le manga, elles sont au centre de l’histoire, provocant et enchainant de nombreuses situations, quel dommage donc de constater que ces relations ne sont que rapidement abordées, sans aller plus en détail. La première étant sans conteste celle unissant George et Yukari, celle-ci est en effet totalement dépendante du jeune homme dans le manga, devenant une relation quelque peu malsaine pour la lycéenne devenue victime. Cette partie de leur relation est en grande partie passée sous silence si ce n’est la scène du love hotel, seule séquence du film à rappeler la dépendance et la soumission de la jeune fille vis-à-vis de George. De même pour les relations parents/enfants, la mère de Yukari étant très dure envers sa fille, celle-ci  est poussée dans ses retranchements, allant jusqu’à fuguer dans le manga. La situation est certes la même dans le film, mais les raisons de la fugue de Yukari n’y sont que très peu abordées, voire passées sous vide, un nouveau point négatif pour le fidèle lecteur. De même pour la relation qu’entretien George avec ses parents, le père absent et la mère volage et immature n’étant pas vraiment développés sous cette forme dans le film.Paradise Kiss

Autre point concernant l’adaptation libre de Paradise Kiss, les rencontres entre personnages ne sont que plus ou moins raccords avec le manga, sans parler de plusieurs protagonistes passés à la trappe comme la sœur de MiwakoMikako, qui aidera Yukari à devenir mannequin, ou certains professeurs de George et de ses acolytes, grandement présents dans le manga afin de les conseiller et les aider, dans une école dont le nom dans le manga « Yaz’art » n’a pas non plus été respecté, ceci étant dommage puisque il s’agissait là d’un clin d’œil à l’auteur de l’œuvre.

Et outre l’adaptation libre de personnages comme Kaori, certains mauvais raccords se glissent dans la trame principale, certaines scènes étant détournées ou absentes, avec par exemple, celle de la bibliothèque où George tente de convaincre Yukari de devenir son modèle pour le défilé.

Défilé qui se trouve au centre du film, alors qu’il ne concerne réellement qu’une partie mineure du manga. Ce défilé est certes on ne peut plus fidèle au manga, que ce soit concernant les robes ou les mannequins, mais il est cependant regrettable de constater que, concentré sur le sujet, le film n’aborde pas, très peu, ou infidèlement d’autres intrigues du manga, pourtant bien présentes dans ce dernier. Les débuts de Yukari dans le mannequinat sont en effet en grande partie bâclés, la plupart des péripéties du manga n’étant pas abordées, y compris avec les protagonistes poussant Yukari vers son but, absents du film, comme Mikako.

Enfin le point principal de l’adaptation libre se fait en la réadaptation de la fin de l’œuvre, le dénouement n’étant absolument pas raccord au manga. Soulignons toutefois que l’aboutissement du film est sans conteste mieux que celui du manga, qui lui n’a pas seulement été écrit dans l’optique de faire rêver les lecteurs, mais plutôt dans le désir de développer des personnages imparfaits, voire instables, quitte à créer une fin plus difficile, en raccord avec ces protagonistes.

Le film est donc bien trop sage dans son adaptation du manga, ce qui peut toutefois être compréhensible puisque le public visé est alors bien plus jeune.   Toutefois le réalisateur n’a pas souhaité prendre de risques concernant par exemple le physique quelque peu provocant des personnages dans le manga, ou les parties trop violentes de l’œuvre originale, rendant le film plus ou moins infidèle, bien que ceci puisse se comprendre.

 

Mais que les puristes ne soient pas aveuglés par les côtés négatifs, Shinjo Takehiko ayant retranscrit le plus fidèlement possible certains points comme les personnages vus plus tôt, mais surtout et avant tout la part de rêve que Yazawa Ai a souhaité développer dans son manga. L’atelier est en effet incroyablement fidèle à celui du manga et ce jusque dans les moindres détails de la décoration. La robe du défilé, bien que modernisée, est également grandement ressemblante à l’œuvre d’origine, sans parler du défilé en lui-même, retranscrit à la perfection. Et bien que certaines scènes soient absentes ou non fidèles, le réalisateur a su garder la trame principale du manga, avec un certain aspect professionnel du stylisme et du mannequinat mis en avant, malgré le fait que les lycées de George et Yukari ne soient que très peu présents.

Paradise KissEt bien qu’ils soient trop rapidement abordés et développés, chacun des sentiments des personnages vus dans le manga sont également présents dans le film, humour, jalousie, hésitations, tous sont mis en avant avec en particulier le ressenti de Yukari lors de sa fugue.

Il est à noter que le réalisateur a également fait l’effort de reprendre l’histoire et le passé de chaque personnage à l’identique du manga, bien que rapidement abordés. Enfin, malgré un dénouement réadapté, le réalisateur fait toutefois un clin d’œil à l’aboutissement original en y incluant une scène à Broadway, rappelant le dernier volume du manga.

 

   Shinjo Takehiko fait donc de son œuvre une adaptation libre de Paradise Kiss, le manga de l’époque étant en effet quelque peu violent et extrême dans le développement de ses personnages. Il est donc compréhensible que le réalisateur n’ait pas voulu prendre de risque en adaptant le manga à l’identique mais plutôt en lui donnant un côté plus sage en accord avec un public plus jeune. Ainsi si le manga s’avère quelque peu trash, le film s’accorde une fin rêvée, ce qui certes est regrettable pour les puristes qui auraient souhaité retrouver l’œuvre d’origine, mais qui peut également se comprendre puisque adapter le manga à l’identique aurait été quelque peu dérangeant vis-à-vis de certaines scènes ou personnages.

Il est également regrettable que l’adaptation ait été faite cinématographiquement et qui plus est avec un film ne faisant pas deux heures, puisque un format drama aurait été bien plus adapté. En effet, ce format aurait permis de bien plus développer chaque relation entre personnages (enfants, parents, amoureux, amis, rivaux…), tout en gardant une notion plus sage que le manga afin de toujours correspondre au public recherché. L’œuvre ne se serait alors pas cantonnée au seul défilé mais aurait également développé plus en détails les débuts de Yukari  dans le mannequinat et, entre autre, les relations entre personnages secondaires, très présentes dans le manga.

Il faut toutefois noter que Paradise Kiss est un délice pour les yeux esthétiquement parlant, mais il s’agit également d’un film prenant voire passionnant. Il va sans dire que les lecteurs fidèles du manga seront déçus sur les points vus précédemment, mais sans avoir lu le manga auparavant ou en passant outre ces petites infidélités, le film se révèle être un petit bijou d’élégance et de classe. Vous ne pourrez en avoir que plein les yeux.